Exil généalogie transmissions familiales

 

« L’exil est une espèce de longue insomnie » Victor Hugo

 

 

L’exil vient du latin exilium, dérivé d’ex solo, hors du sol

Ex Préfixe du latin ex, hors de, en dehors de, mouvement hors d’un lieu

Est en exil celui qui est contraint de vivre hors de son pays ou loin de sa résidence ordinaire.

Larousse

  • 1. Situation de quelqu’un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie ; lieu où cette personne réside à l’étranger : Être condamné à l’exil.
  • 2. Situation de quelqu’un qui est obligé de vivre ailleurs que là où il est habituellement, où il aime vivre ; ce lieu où il se sent étranger, mis à l’écart : Être relégué dans un exil provincial.
  • 3. En astrologie, situation d’un astre qui se trouve dans le signe du zodiaque opposé à son domicile (lieu d’exil).

 

On peut être expatrié, expulsé, exilé, déporté, déplacé, relégué, réfugié, proscrit, banni, apatride.

Le mot patrie est étymologiquement le pays des pères et il est aussi utilisé pour évoquer la mère patrie.

Sous l’antiquité, la patrie, c’est le lieu où sont enterrés les ancêtres et puis au fil de l’Histoire et des événements, le mot prend un autre sens. Aujourd’hui il évoque le pays où on est né ou celui auquel on appartient comme citoyen et pour lequel on a un attachement affectif.

 

Individus et familles en exil

Les histoires et les trajectoires des familles se tissent au gré de l’Histoire, elles se retrouvent souvent otages des événements et sont parfois ballottées d’un pays à un autre.

Les guerres, les instabilités politiques, les dictatures, les persécutions ethniques, religieuses ou le manque de ressources peuvent obliger les individus et les familles à fuir leur terre. Parfois même chassés, bannis ou exclus, ils sont condamnés à l’exil, à vivre hors de leur patrie.

On ne dira jamais assez l’horreur des guerres, ces abominations qui broient les individus et les familles et les poussent sur les chemins de l’exil. Elles privent les hommes, les femmes et les enfants de leurs droits les plus fondamentaux (avoir un toit et se sentir en sécurité). Les guerres génèrent des traumatismes complexes dont les effets se feront sentir sur le long terme, souvent sur plusieurs générations et impacteront les sociétés toutes entières.

La fuite est donc souvent la seule option lorsque la survie des uns et des autres est en jeu.

 

L’exil russe dans les années 20 en est un exemple

La révolution russe a lieu en 1917 puis est suivie d’une guerre civile qui durera 4 ans et c’est à son terme que de nombreux russes sont contraints à l’exil.

Dans les années 20, ils seront entre 700 et 900 000 à partir en exil et ils vont se disperser sur tous les continents. La France en accueille jusqu’à 100 000 en 1931 comme le mentionne un recensement. Elle est privilégiée par les élites notamment en raison des liens anciens entre les 2 pays et parce que cette terre d’accueil offre du travail. Beaucoup vont se retrouver à travailler dans les usines Renault à Boulogne-Billancourt ou sont embauchés comme chauffeurs de taxi et vont vivre intérieurement un effondrement social.

C’est à travers la question russe que l’on a envisagé le statut de réfugié dès 1922 motivé par la déchéance collective de nationalité des exilés décrétée par Lénine en 1921. Dès 1924 la France crée l’Office Central des Réfugiés Russes (OCRR).

D’autres vagues migratoires russes suivront au cours de l’histoire, les profils et les motifs des émigrés seront à chaque fois différents.

 

En France, on se souvient de la violence de l’exil forcé de Dreyfus, condamné à la déportation perpétuelle, isolé sur l’île du Diable de 1895 à 1899 ou bien de celui de Victor Hugo qui passera du statut d’exilé volontaire au statut d’expulsé. De la Belgique à Guernesey, il vivra 20 ans (1851-70) hors de France et écrira des textes et poèmes bouleversants sur ses sentiments et états d’âme d’exilé.

De nos jours le monde connaît de nombreux exilés et s’y rajoutent même les expatriés fiscaux, les réfugiés climatiques et il est finalement toujours question de l’ailleurs, de ce mouvent hors de.

 

Les traumatismes de l’exil

Je me souviens d’une connaissance d’origine laotienne qui un jour m’a raconté le jour du départ de son pays (entre 1975 et 1990, 3 millions de personnes originaires de l’Asie du Sud-Est sont obligées de quitter leur pays) toujours dans sa mémoire, 50 ans plus tard. Il revoyait sa mère prendre sous le bras ses 5 enfants dont lui l’aîné qui trainait une minuscule valise contenant le peu que la famille emportait avec elle. A cet instant je ne le regardais plus de la même façon. J’imaginais cette famille, cette mère voulant coûte que coûte mettre ses enfants à l’abri et je l’imaginais, lui l’aîné, saisit d’immenses angoisses, craignant pour sa mère et sa fratrie. Il fallait tenir et avancer. Il ne s’est pas plus étendu sur son arrivée en France. Aujourd’hui Il y vit toujours.

Entre déracinements, pertes de tous ordres (ruptures de liens, de racines, pertes matérielles, de repères, déclassement social etc…), les deuils à faire et les souffrances à traverser seront nombreux.

En fonction des conditions et des motifs du départ puis des conditions d’accueil sur la nouvelle terre, l’ailleurs sera vécu de manière très différente.

Parfois, le deuil de la patrie et les mauvaises conditions d’accueil génèrent de telles douleurs que le processus d’intégration est lourdement entravé.

Les individus et les familles doivent intégrer de nouvelles références culturelles, sociales et identitaires.

L’immigré doit appréhender une nouvelle terre, une nouvelle identité, apprendre une nouvelle langue, comprendre de nouveaux codes et supporter parfois un sentiment diffus de honte ressenti en raison de sa différence, du sentiment d’infériorité ressenti et parfois du violent déclassement social subi. L’immigré doit supporter tous ces bouleversements internes et franchir toutes ces barrières pour s’intégrer. Un véritable défi !

Extrait du livre « Comme un vide en moi » de Moussa Nabati (psychanalyste, docteur en psychologie)

L’immigré doit parvenir à faire le deuil de l’ancienne matrice. Il doit élire dans son cœur le pays où il s’est installé mais ce processus sera bloqué par la culpabilité d’avoir dû quitter, partir, d’avoir laissé les siens.

L’expatriation rime avec trahison en raison du reniement, du désaveu de ses racines et valeurs originelles.

Moussa Nabati nous dit que l’immigré est tiraillé, déchiré entre culpabilité, trahison et volonté de s’intégrer. Il s’exclut, se met au ban, s’autopunit en raison de la culpabilité inconsciente d’avoir renié sa matrice originelle.

Il peut même déprécier sa nouvelle patrie comme s’il s’agissait d’une mauvaise mère, d’une matrice mortifère. Parfois les corps ont émigré mais pas les esprits. Les individus sont restés psychologiquement dans le pays de leur cœur.

L’être humain est un être d’habitudes qui redoute particulièrement le changement donc l’exil est souvent vécu comme un arrachement.

Partir sans se retourner, c’est forcément laisser une partie de soi derrière. Cette partie de soi meurt en quelque sorte. Elle gèle. Dans ses écrits Victor Hugo évoque un lien entre la mort et l’exil.

« La question du deuil dans ses différentes phases est au cœur de tout projet migratoire » écrit Jean-Claude Métraux (psychiatre et psychothérapeute en Suisse, pionnier de la clinique des migrants) dans La migration comme métaphore.

Catherine Gousseff, historienne spécialiste de l’histoire soviétique précise dans l’entretien Portrait des réfugiés russes arrivés en France dans les années 1920 accordé à perspectives historiques que « la première vague d’émigration a un comportement très dépressif. On peut l’observer sur le plan démographique avec la faiblesse du nombre d’enfants et de mariages. Ce comportement atypique est sans doute lié au traumatisme de la guerre civile et de l’exil ».

 

La quête identitaire

Qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Chez moi, à la maison c’est où exactement ? A quel moment peut-on dire Je suis chez moi, je me sens chez moi, je me sens à ma place ?

En exil, l’identité finit-elle par se diluer ? Vais-je perdre une partie de moi en m’exilant ? Vais-je être déloyal à mon clan ? Vais-je disparaître ?

La question de l’identité revient régulièrement lorsque l’exil a été mal vécu, lorsque le deuil de la patrie d’origine n’a pas pu se faire. Le conflit de loyauté vient perturber le processus d’intégration.

 

Des conséquences sur les descendants

Les enfants peuvent avoir quitté tout petit le pays de leurs ancêtres et n’en garder aucun souvenir ou ils peuvent être nés ou avoir été conçus pendant l’exil ou être conçus sur la nouvelle terre d’accueil. Quels engrammes pour le fœtus et le nouveau-né si la mère vit de la peur, de la terreur, des angoisses liées aux incertitudes de l’avenir et une intense fatigue physique et morale liée au parcours de l’exil ?

Lorsque les enfants arrivent au monde dans un contexte d’exil, les parents ne sont bien souvent pas disponibles émotionnellement pour les accueillir pleinement et les sécuriser.

Une chronologie des événements permettra d’intégrer les éléments marquants qui ont façonné l’enfant et le futur adulte.  Les missions et projets-sens des uns et des autres seront différents et seront à étudier. Le choix des prénoms donnera peut-être des indications.

Par exemple, il n’est pas rare de trouver dans certaines généalogies des prénoms tels que France ou Marie-France, marqueurs de volonté d’intégration, de loyauté à la nouvelle patrie.

Et justement, qu’en sera-t-il des enfants coincés entre deux cultures parfois très différentes, comment parviendront-ils à rester loyaux, fidèles aux aïeux, à faire cohabiter en eux 2 parts étrangères ?

La question identitaire pourra être bien plus problématique encore pour les descendants. Il leur faudra jongler avec leur histoire, leurs racines et le nouveau pays et composer ainsi pour parvenir à tracer leur propre chemin.

De nombreuses traditions anciennes affirment que l’on ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes.

 

L’inconscient familial

La clinique transgénérationnelle et la psychogénéalogie postulent que l’inconscient familial est à l’œuvre dans la construction de tout individu et que comme tout système, le système familial cherche coûte que coûte à rester en équilibre en permanence.

En séance, nous pouvons constater que des personnes développent des symptômes ou font face à des difficultés que rien ne semble pouvoir expliquer.

 

  • Difficultés à s’installer, se poser quelque part
  • Angoisses générées par un projet d’achat immobilier
  • Sentiment chronique de ne pas se sentir chez soi
  • Difficultés à quitter son logement pour partir en vacances
  • Impossibilité de se poser et besoin constant de partir (fuites)
  • Peurs, angoisses diffuses et persistantes

 

Les individus confrontés à ces angoisses se sentent tiraillés, écartelés pour certains et peinent à se sentir exister.

Il est alors pertinent d’ouvrir les dossiers du passé familial et de rechercher les parts mortes héritées, de pointer les transmissions d’inconscient à inconscient, appelées les transmissions transgénérationnelles. Elles renferment toujours les émotions gelées du passé. Les concepts de loyautés familiales invisibles et de fidélités familiales évoquent le clan, le besoin d’appartenance à un groupe et les réflexes à y rester fidèle. Les symptômes se présentent souvent comme des rappels, des liens avec le passé pour ne pas oublier. Parfois, à l’évocation d’un souvenir, les larmes ne sont jamais loin et traduisent la présence d’émotions douloureuses toujours actives.

 

Des émotions complexes

Tristesse, colère et peur ont colonisé les cœurs et qu’est-il advenu de ce magma émotionnel ?

Des sentiments de culpabilité, trahison, honte, peur, colère, tristesse se mélangent et s’agglutinent au fil des générations et peuvent venir polluer les systèmes familiaux.

Au Nord de l’Irlande près du village de Falcaragh, se trouve le tristement célèbre pont des larmes The Gate ou Bridge of Tears.

 

Bridge of tears Irlande

 

Tant d’irlandais ont franchi ce pont au milieu du 19e siècle, tous ceux qui s’en allaient vers les Etats-Unis et se retournaient une dernière fois en raison de la terrible famine qui affamait tout le pays. Partir ou mourir était l’unique question à se poser. Les proches qui restaient voyaient les leurs s’en aller à tout jamais. Je lis sur internet que cette procession a souvent été comparée à une marche funèbre par les familles. Combien de larmes retenues, combien de cœurs brisés à cet endroit précis ?

 

Aujourd’hui en France, les français d’Algérie, « les pieds noirs » et leurs descendants évoquent toujours les regrets, les souvenirs, le chagrin, la déception, la trahison et la terreur ressentie durant la guerre d’Algérie. Entre 1962 et 1965 près d’un million de personnes ont été rapatriées. Certains ne se sont sentis en sécurité qu’une fois montés à bord du bateau qui allait les ramener en France, pays que beaucoup ne connaissaient même pas. Certains ont cousu des valises de fortune pour emporter quelques affaires. Les conditions de leur retour en France ont été terribles en raison des multiples traumatismes vécus et des flots de critiques injustes dont ils ont souvent en plus fait l’objet à leur arrivée. Les français en Métropole vivaient mal l’arrivée massive de tous ces français venus d’Algérie.

Dans la généalogie de Vivian Maier (photographe de rue américaine dont l’exceptionnel travail n’a été découvert qu’après sa mort en 2009, fille et petite fille d’immigrés européens aux USA), on peut supposer que le sentiment de honte a été un des motifs de départ pour sa grand-mère maternelle française, originaire d’un petit village des Alpes du Sud, qui jeune avait mis au monde une fille naturelle. La grand-mère de Vivian Maier a un jour embarqué à bord d’un bateau à destination de l’Amérique et elle n’est plus jamais revenue dans sa région natale. La fuite a pu être en partie motivée par un fort ressenti de honte qui s’est probablement répandu à bas bruit dans le temps dans tout le système familial et qui a pu devenir le nouvel organisateur du système.

Souvent les départs s’imposaient et très vite il fallait tout verrouiller et ne plus penser au risque de s’effondrer. L’arrachement était bien trop douloureux et il fallait avancer coûte que coûte. Chacun poursuivait sa route sur terre mais à quel prix ?

 

En analyse transgénérationnelle, nous constatons l’appel du passé, la nécessité de le revisiter, de retourner aux endroits précis où quelque chose s’est brisé. Le temps a passé et certains individus ont avancé comme des automates, ils ont paré au plus urgent, ils ont travaillé dur pour nourrir leur famille et pour lui assurer un avenir mais à leur insu ils ont transmis les larmes et les sanglots étouffés, les regrets, les souvenirs de cet ailleurs, de ce paradis perdu. Une part d’eux-mêmes est restée en arrière. Et justement qui a pris le temps de regarder en arrière ? Quel descendant sera chargé de s’en occuper ?

 

Angoisse de séparation, deuil et insécurité

La programmation d’un départ, d’un voyage ou l’action de faire sa valise peuvent générer chez certains d’immenses angoisses très invalidantes. Dans certaines familles, une valise est au contraire toujours prête au cas où il faudrait vite s’en aller. Certaines familles n’achètent aucun bien car elles ne veulent pas d’attaches et ont besoin de se savoir totalement libres. Les angoisses liées à l’exil sont nombreuses.

Tout départ ou toute séparation au cours de l’existence sera vécu comme un arrachement et génèrera de la souffrance. Faire ses adieux à quelqu’un sera parfois insurmontable. Toute rupture ou séparation au cours de l’existence viendra systématiquement réveiller les émotions associées au premier arrachement subi.

Des sentiments d’insécurité ont pu ainsi avec le temps se diffuser et se répercuter sur les descendants et avoir des effets sur les liens d’attachement entre les individus (attachement anxieux, ambivalents, évitants).

 

Les sépultures

Pour l’exilé la question de la terre d’inhumation peut se poser. Où vais-je mourir ? Où serai-je enterré ? Reverrai-je ma patrie de cœur une dernière fois ? Ces questions se posent légitimement pour celui qui vient d’ailleurs. Certains souhaitent être rapatriés pour retrouver leur terre et reposer aux côtés de leurs aïeux.

 

L’art pour transformer et se recréer

Certains artistes représentent la discontinuité, la cassure, les souffrances de l’exil dans leurs œuvres, à l’exemple de Bruno Catalano. Né au Maroc en 1960, sa famille d’origine franco-italienne aurait des ancêtres Juifs, qui chassés de l’Espagne au 15e siècle se seraient réfugiés en Sicile avant de poser leurs valises en Afrique du Nord. Façonné par le voyage, dans sa jeunesse, Bruno Catalano travaille d’abord sur des bateaux puis se dirige vers l’artisanat. En 2004, un événement va se révéler déterminant, un accident de coulée de métal ouvre une brèche dans le corps de la sculpture qu’il réalisait, il s’empare de cette ouverture inattendue et sculpte de nouvelles œuvres autour de vides. Cet actcident manqué lui offre la chance d’élaborer son histoire, de parler de ce vide reçu en héritage.

 

Le voyage, les valises, les sacs sont très présents dans ses œuvres. Les Voyageurs illustrent parfaitement le manque, le trou, la trace du vide laissé par l’exil. Le corps fragmenté et une valise à la main, le voyageur est en route.

 

Les voyageurs - Bruno Catalano

Les voyageurs – Bruno Catalano

 

Vivian Maier, la photographe de rue américaine évoquée plus haut, a photographié des milliers d’individus dans les rues de New-York, de Chicago et a aussi beaucoup pratiqué l’autoportrait. Son œuvre pourrait exprimer cette quête identitaire, cette recherche de validation dans le regard de l’autre. N’a-t-elle pas ainsi tenté de recoller ses morceaux intérieurs, de reconstituer son identité au travers des milliers d’inconnus qu’elle a photographié dans les rues ?

Toutes ses photos aujourd’hui témoignent de son existence, de la richesse de son monde intérieur et de toute une époque.

 

Viviane Maier

 

Un travail de réconciliation

Aller à la rencontre des siens, de son histoire, c’est aller à la rencontre de soi-même, c’est collecter les pièces de son puzzle intérieur, intégrer son histoire, se la raconter, se l’approprier. Il peut être très utile de se rendre dans les pays ou régions de ses ancêtres, de marcher dans leurs pas, de se rendre sur leurs terres pour ressentir dans le corps que l’on est le fruit d’une histoire, pour se sentir exister, se sentir vivant et connecté.

 

Le documentaire France TV intitulé Aux origines, l’esclavage nous montre parfaitement les émotions ressenties par les descendants d’esclaves qui retrouvent la trace de leurs ancêtres, qui marchent dans leurs pas, qui reparcourent le chemin qu’ils ont parcouru. Du 17e au 19e siècle plus d’un million d’hommes et de femmes ont été déportés, arrachés violemment à leurs terres et à leurs proches.

Le présent est le trait d’union entre le passé et l’avenir et nous sommes tous des traits d’union entre les histoires du passé et celles qui sont à venir.

Parfois pour mettre fin au cycle des transmissions mortifères, il faut retourner là où le cours de l’histoire a changé, il faut fouler le sol « sacré » qu’ont foulé ceux d’avant. Un retour nécessaire sur le passé pour pouvoir enfin tourner la page et en écrire de nouvelles.

 

La force de son héritage

La vallée des Saints - Carnoët 22La vallée des Saints – Carnoët

 

L’exploration de son histoire permet aux émotions gelées ou douloureuses de délivrer leurs messages et alors il est possible de les ranger dans le passé. Cette étape incontournable va laisser émerger les aspects positifs des transmissions et héritages familiaux que sont le mélange et la richesse des deux cultures, le courage et la capacité d’adaptation du système familial, la capacité d’intégration et de l’apprentissage d’une autre langue, la remise en question, l’humilité qui permet d’accepter de redémarrer à zéro et qui aide à l’intégration, la curiosité et la capacité de se reconstruire, de se réinventer. Oui l’exil c’est aussi la rencontre avec l’autre, l’alliance, la tolérance, l’ouverture et le mouvement hors de qui maintient en vie et souvent permet de prolonger les arbres généalogiques.

Dans ces aspects positifs, le mélange au sens de la réunion évoque : La fusion, l’assemblage, l’association, l’alliage, la combinaison, l’union, le panachage.

Jean-Claude Métraux précise dans son livre La migration comme métaphore : « une intégration créative faite de la reconnaissance de l’apport respectif des 2 mondes » et il invite ainsi à tisser sa propre histoire.

« C’est cette migration entre deux mondes qui nous est offerte et que nous devons oser. Elle n’est plus guerrière, elle est souriante et « nous permet de participer à la coconstruction d’appartenances bariolées, […] bigarrées où le croisement des cultures et des époques sera le berceau d’une solidarité au-delà du langage, d’une société dont l’orchestre infini des musiciens du verbe créera la symphonie, d’un avenir où les hommes, devenus magiciens du sens, jetteront un sort aux tragédies. »

 

La vie est mouvement et « Nous sommes en permanence arrachés dehors » disait Christiane Singer auteur du livre Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

En effet, Ex-ister : Ex et istere « être situé en dehors de » et « apparaitre ». Exister c’est se tenir à l’extérieur de tout lieu définitif, exister c’est être porté au-devant de soi. L’étymologie de ce mot nous rappelle son caractère dynamique et évolutif.

Pour conclure je pense à cette première Ex-pulsion que nous vivons tous au moment de notre arrivée au monde. Le temps de l’accouchement n’est-il pas le premier mouvement hors de que nous vivons, le moment de l’expulsion aussi appelé délivrance ?

 

Le poète Rainer Maria Rilke a très justement écrit « Nous naissons pour ainsi dire provisoirement quelque part, et c’est peu à peu que nous composons – en nous – le lieu de notre origine pour y naître – après coup – et chaque jour plus définitivement. »

 

 

Pour approfondir le sujet…

Moussa Nabati, Comme un vide en moi (2012)

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? (2001)

Rachid Benzine, Le silence des pères (2023)

Amélie de Asenção, L’exil en héritage

Francine Rosenbaum, Les Humiliations de l’exil. Les pathologies de la honte chez les enfants migrants (2010)

Tobie Nathan, Les âmes errantes (2017)

Jean-Claude Métraux, La migration comme métaphore (3 éditions)

Catherine Gousseff, L’exil Russe : la fabrique du refugié apatride

Hélène Menegaldo, Persée : Les différentes voies de l’exil russe, 1917-1927